8 juillet 2016

Histoire permanente du cinéma français 1962-1968

Adieu Philippine, Jacques Rozier, 1962
Le premier long-métrage de Jacques Rozier est un parfait représentant de l'esthétique Nouvelle vague, par l'apparente lâcheté de sa narration, par ses limitations techniques, par sa  captation de l'atmosphère d'une époque. Le réalisateur y trace le portrait d'une jeunesse, insouciante jusqu'à ce qu'elle se confronte enfin à des problèmes d'adultes. Les interprètes principaux sont charmants, les dialogues plein de fraîcheurs, et c'est toujours un plaisir de voir le Paris de ces années, les boîtes où l'on traîne, et d'entendre le parler de cette jeunesse.

Parce qu'il s'agit de Jacques Rozier, j'ai très vite accepté de considérer ce film comme étant à part, jouant dans une autre cour, un autre monde (comme plus tard ses délicieux Maine-océan ou Fifi martingale). Je me suis laissé agréablement porté par son rythme tranquille, son goût des chemins de traverse, son humour imprévisible où l'on rit souvent aux éclats. Adieu Philippine prend en effet aussi la forme d'une satire — toujours tendre — de certains excès d'une époque (la télévision, la publicité, le Club Med). La musique y a une place assez importante, et on se laisse volontiers envoûter par l'ambiance et par ces jeunes corps qui dansent au cœur de nuits qui semblent pouvoir durer toute la vie. 

La légèreté de l'ensemble se révèlera cependant n'être qu'une fausse impression. Bien qu'effleurée, une certaine gravité se fait jour, parvenant miraculeusement à s'harmoniser avec le ton plutôt  badin qui règne la plupart du temps. Après le flirt, les sentiments s'installent et l'on aimerait savoir où s'arrête le jeu. On vit le présent dans une totale inconséquence, mais vient un moment où ceux qui sont désormais adultes sont renvoyés à certains devoirs, en l'occurrence ici ce sera d'être appelé pour faire son service militaire (et l'on sait que ça signifie alors débarquer en Algérie). C'est d'une  belle subtilité.




La 25e heure, Henri Verneuil, 1967
Je connais trop mal le cinéma de Verneuil. Je ne vais pas m'étendre sur La Vache et le prisonnier qui m'amusait, môme, quand ça passait l'été sur FR3. J'avais été très agréablement charmé par Un singe en hiver et le numéro éthylique de Gabin/Bébel, et dans mes souvenirs, Mélodie en sous-sol était un polar très efficace. Ce qui est certain par contre, c'est que sa collaboration avec Morricone a été très très fructueuse : pour ce que j'en connais, les scores de La Bataille de San Sebastian, Le Serpent, I comme Icare ou Le Clan des Siciliens contiennent des mélodies vraiment magnifiques et attachantes.

Superproduction de Carlo Ponti, tournée en partie en Yougoslavie et en langue anglaise, La 25e heure est un titre que j'ai rarement lu annoncé sur les programmes télé et  pratiquement jamais vu commenté. C'est une œuvre admirable, puissante et bouleversante. Il y a 24 heures dans une journée. La 25e heure (très beau titre repris plus tard par Spike  Lee), c'est celle qui vient encore après, l'ultime. De 1938 à 1949, le film raconte les années de guerre de Johan Moritz, paysan roumain magistralement campé par Anthony Quinn, baladé d'un camp de prisonnier à l'autre à la suite d'une dénonciation fallacieuse. L'homme sera tour à tour considéré comme Juif (alors qu'il est chrétien orthodoxe) puis Hongrois, allant même jusqu'à être récupéré par un savant nazi qui y verra le fleuron de la race aryenne, avant de finir dans un camp de prisonniers américain. Derrière la parabole, il n'est  question que d'humanité. Le protagoniste incarne en quelque sorte la victime absolue. Il n'a aucune cause à défendre, ce n'est pas un héros qui lutte et c'est sans doute ainsi qu'il trouve la force pour traverser ces années de drame. La dernière scène vous prend littéralement à la gorge par son mélange presque insupportable d'émotions, amplifié par la musique de Delerue qui  semble soudain basculer dans une folie qui avait jusqu'ici épargné Quinn.

L'épopée de Moritz donne un film à la fois simple — à l'image de son héros sans cesse dépassé par les événements, naïf et malgré tout confiant en l'avenir — et ambitieux par les thèmes traités. Le ton est souvent tragi-comique et la fable kafkaïenne n'est jamais loin, avec ces substitutions d'identités qui démontrent la totale absurdité d'un monde qui ne cesse de redéfinir ses valeurs, presque arbitrairement. Tout ça donne lieu à des scènes d'une violence et d'une poésie étonnantes. La réalisation de Verneuil m'a vraiment impressionné par la maîtrise des moyens dont elle dispose et son absolue justesse dans la conduite du récit, avec notamment une très efficace gestion du temps qui passe. Et que dire d'Anthony Quinn, force de la nature qui se fond complètement dans la peau de son personnage sans jamais en faire un imbécile heureux, confronté à d'authentiques drames mais incapable de perdre espoir et animé par le désir de retrouver sa femme (sublime  Virna Lisi). Les choix de carrière de l'acteur ont été souvent remarquables, et voilà assurément un de ses meilleurs rôles, qui m'évoque le magnifique Barabbas de Richard  Fleischer où il incarnait déjà une figure un peu frustre qui subissait lui aussi les événements en refusant de comprendre. Entre autres personnages pittoresques, parfois touchants parfois  odieux, on a également le plaisir de croiser Dalio, Reggiani ou encore Jean Dessailly. Très grand film.




Je t'aime je t'aime, Alain Resnais, 1968
Tournant en Belgique, Resnais signait là un étonnant film de science-fiction, foncièrement poétique. Claude Rich, rescapé d'une tentative de suicide, sert de cobaye à un institut  mystérieux qui a inventé une machine à voyager dans le temps. Plus précisément on va lui donner l'occasion de revivre une minute de son passé, un an plus tôt. Après cela il est censé revenir dans  le présent, le procédé imposant un temps de décompression de quatre minutes avant qu'on puisse l'en sortir. La machine en question est d'une singulière apparence, sorte de construction molle, presque organique qui fait un peu penser à un gros cerveau et annonce les pods d'eXistenZ. Rich est allongé à l'intérieur sur une sorte de matelas qui épouse la forme de son corps. Mais rien ne va se passer comme prévu, et son personnage ne va dès lors cesser de faire des allers-retours dans le temps, apparemment condamné tel un nouveau Sisyphe à vivre et revivre des événements tantôt heureux tantôt dramatiques, jusqu'à l'épuisement. La toute première scène qu'il est amené à revivre n'est pas pour rien une scène de plongée sous-marine lors de vacances sur la côte méditerranéenne. Comme  l'explique un scientifique au début, on lui a administré un traitement qui l'obligera à assister depuis son propre corps à ce passé en toute passivité, tel un dormeur éveillé.

Rich est ici vraiment parfait, traînant d'une époque à l'autre son cynisme et son humour grinçant. Le film est d'ailleurs rempli de petites réflexions existentielles souvent très amusantes. Les dialogues sont signés Jacques Sternberg et on devine que l'homme aimait les chats. On est dans une logique incontrôlée, où l'on peut basculer à tout moment d'un événement à l'autre. Resnais utilise un montage cut, sans effets, et déroule ainsi son récit de façon totalement déconstruite. Les séquences semblent s'enchaîner dans une chronologie aléatoire, avec souvent des redites. Entre Slaughterhouse-five de George Roy Hill pour la construction temporelle aléatoire, et Eternal sunshine of the spotless mind de  Michel Gondry pour la reconstitution douloureuse d'un passé amoureux, le film propose au spectateur de littéralement plonger avec le protagoniste dans l'expérience. Par ces  chassés-croisés temporels sur la vie d'un couple et par son ton tout à fait désenchanté, le film n'est pas très éloigné non plus de ce qu'a fait Stanley Donen avec Two for the road, réalisé un an plus tôt. Au final, il manquera encore des pièces au puzzle. 

Je t'aime je t'aime est en fait un film aussi enthousiasmant que dépressif, marqué dès son ouverture par la mort. La très belle musique de Penderecki, faite de chœurs, apporte une couleur très mélancolique. La construction éclatée nuit sans doute un peu à l'émotion en créant malgré tout une certaine distance, mais c'est vraiment un film à part, qui se révèle vite fascinant et qui marque durablement l'esprit.


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